Mali : la 10e Biennale africaine de la photographie s’ouvre à Bamako


Bannir la guerre, saisir le temps et créer l’image de l’Afrique grâce à la photographie, voici la mission que s’est donnée la 10e Biennale africaine de la photographie qui ouvre ce samedi 31 octobre ses portes pendant deux mois. Sous le thème de « Telling Time » (Conter le temps), les Rencontres de Bamako ont invité cette année 37 photographes et vidéastes de 19 pays africains et de la diaspora en sélection officielle pour le Grand Prix de Bamako. Entretien avec la directrice artistique nigériane Bisi Silva.

RFI : Après les Rencontres de Bamako annulées en 2013 à cause de la guerre au Mali, est-ce que les conditions de sécurité sont-elles aujourd’hui réunies pour qu’on puisse inaugurer en toute liberté, et en toute liberté artistique, la 10e Biennale de Bamako ?

Bisi Silva : Oui, il y a une liberté totale. Pour que le Mali puisse récupérer après cette guerre, cela passe aussi par le fait de vivre une vie « normale ». La culture est donc importante. Cela permet un retour à une stabilité pour le pays. La Biennale de Bamako n’est pas seulement un des plus importants événements au Mali, mais aussi pour la photographie sur le continent africain. Quand le gouvernement malien reconnait que cet événement doit avoir lieu, c’est aussi une manière de revenir dans la communauté internationale et de signaler au monde entier que le Mali est à nouveau prêt pour les affaires.

Telling Time, qu’est-ce que ce thème choisi révèle sur la direction et le caractère de la Biennale 2015 ?

Ce thème a plusieurs facettes : d’abord, on souhaite exprimer notre gratitude et montrer notre respect envers la riche tradition orale du Mali, aux griots et leur manière de raconter les histoires et l’Histoire. Avec Telling Time, nous allons aussi regarder le présent, examiner ce qui s’est passé au Mali et les effets provoqués afin de se régénérer et guérir, de renouer avec la région et le monde. Mais nous allons aussi parler du présent après la révolution au Burkina Faso, le Printemps arabe... Nous allons ensuite regarder vers l’avenir. Quelles sont nos possibilités ? De quelles alternatives disposons-nous : être, agir et raconter ce monde ? Pour cela nous invitons des artistes à présenter leurs œuvres, des photographies, des vidéos, des documentaires, des reportages, des concepts artistiques, pour savoir quel usage ils font du passé pour inventer le futur.

La politique, la religion, la destruction..., tout passe à la Biennale ?

Oui, parce qu’il est vraiment très intéressant de voir comment toutes ces différentes choses convergent. Quand l’artiste algérienne Sihem Salhi fait sa prière, elle montre que c’est un moment de méditation où elle se reconnecte avec elle-même. Elle expose à la Biennale plus de 40 photographies qui montrent les différents mouvements qui se produisent quand elle prie. C’est un moment où la religion et la spiritualité permettent de s’élever. Et nous montrons tout cela à un moment où il y a beaucoup de choses diaboliques qui se passent dans le monde entier.

Vous avez choisi 39 photographes et vidéastes contemporains issus de 19 pays africains, mais il y a aussi des artistes à qui vous avez accolé deux nationalités comme Mounir Fatmi (Maroc-France) ou Ismaïl Bahri (Tunisie-France). Aujourd’hui, qu’est-ce que cela veut dire « artiste africain » ?

Où était-elle avant ? [Rires]

Certains disent à Bamako...
Être un artiste africain ? Je ne sais pas ce que cela veut dire aujourd’hui. Pour moi, tous les artistes sont des artistes, indépendant du fait qu’il soit né au Burkina Faso, éduqué en France ou qu’il vive à New York. Nous sommes tous des citoyens du monde du XXIe siècle. À Bamako, on parle de l’Afrique et de la diaspora qui est immense, parce qu’elle inclut le Brésil, les États-Unis, les pays caribéens... Vouloir limiter la notion d’« Afrique » à une région géographique spécifique n’est pas acceptable de nos jours. Même si vous êtes d’origine africaine, mais né en deuxième ou troisième génération hors Afrique, par exemple en Australie, vous pouvez exposer ici à la Biennale africaine de la photographie. Et vous n’êtes pas obligé d’être noir, il y a aussi des Blancs sud-africains d’origine européenne, des photographes namibiens d’origine allemande. Afrique signifie la diversité.

Partout en Afrique, il y a des initiatives photographiques. Vous avez créé le Center for Contemporary Art à Lagos. (http://www.ccalagos.org/) En Afrique du Sud, il y a beaucoup de galeries. Où se trouve aujourd’hui la capitale de la photographie africaine ?

Oui, il y a la Biennale à Bamako et il y a beaucoup de photographes au Mali, mais nous devons interroger cette notion de capitale de la photographie africaine. Il y a beaucoup de photographes dans d’autres pays, des pays où l’on pratique la photographie depuis le milieu du 19e siècle. Alors pourquoi on nomme une ville capitale de la photographie ? Dans d’autres villes du continent africain, comme Lagos, Addis-Abeba, Lubumbashi, il y a aussi des festivals de photographies. Si vous voulez, se sont toutes des capitales de la photographie.

Vous êtes aussi le commissaire de l’exposition thématique To the Future and Back (Au futur et retour) avec des artistes du Bénin, du Canada, de Kenya. Comment imaginez-vous le futur de la Biennale de Bamako en dix ou vingt ans ?

Le défi pour cette dixième Biennale était pour moi de transformer un événement international en un événement plus local. Je voulais m’engager plus auprès du public local, des photographes locaux, parce que ce sont eux qui accueillent vraiment cette Biennale. Je souhaite plus de discussions, plus d’échanges, que les gens sur place participent et s’approprient cette Biennale. C’est le plus grand défi pour toutes les Biennales dans le monde entier. Alors comment devenir plus local, mais en gardant son rayonnement international ? Cette Biennale de Bamako, comment peut-elle devenir un événement local avec un rayonnement international ?

Par Siegfried Forster (/auteur/siegfried-forster/)

Institut Français
Ministère de la Culture de l’Artisanat et du Tourisme du Mali
© RENCONTRES DE BAMAKO